Historique de la mise à jour d’une pépite (1/3)

Le petit musée de Pierre Martelanche est aujourd’hui au cœur d’un projet de patrimonialisation alternative : pour bien comprendre ses enjeux et ses avancées récentes, nous vous proposons un récapitulatif de l’aventure à ce jour. Dans ce billet, survolons l’année 2011, celle de sa découverte :

10 mai 2011, jour de départ de l’expédition “Voyage avec mes ânes en Côte Roannaise”. Cette mission d’enquête littéraire a été confiée à l’écrivain ethnologue Jean-Yves Loude, à l’ethnologue photographe Viviane Lièvre et au kinésithérapeute Alain Jouve, ânier de surcroit, par le Conseil Général de la Loire et les Communautés de Commune de l’Ouest Roannais, afin de répondre à une demande de définition d’un territoire et à cette question d’actualité : la culture et la littérature peuvent-elles aider au rayonnement et au développement économique d’une région belle et enclavée : la Côte Roannaise ? L’aventure durera cinq semaines, couvrira une distance de 260 kilomètres. Les trois voyageurs et leurs ânes relieront dix-neuf villages. Chaque soir d’arrivée, l’écrivain et sa compagne ethnologue offrent une veillée différente sur chaque destination de leurs livres, dix-neuf en tout qui réunissent de plus en plus de public au fur et à mesure de la progression de l’équipée.

Mi-mai 2011 : Philippe Bertrand, sur France Inter, déclare que chaque région de France devrait se doter d’une enquête littéraire similaire.

Le lundi 13 juin 2011, Alain Jouve, Viviane Lièvre et Jean-Yves Loude, flanqués des ânes Gomette, Violette et Samy, entament la cinquième semaine de leur « Voyage en Côte Roannaise ». La récolte de singularités patrimoniales est déjà plus que satisfaisante. On pressent que le pari de cette exploration littéraire va être gagné : à partir des richesses du passé, on pourra tracer des pistes de développement pour le futur. L’expédition est en train de prouver que les trois communautés de communes de la Côte Roannaise forment bel et bien un territoire homogène doté d’atouts culturels d’une rare qualité, qui ne demandent qu’à être valorisés pour, en conséquence, valoriser l’ensemble de la région.

En ce lundi de Pentecôte, l’équipe fait étape à Saint-Romain-la-Motte. Gabriel Boucher, adjoint au maire, mène les trois enquêteurs littéraires, en pleine campagne. Là, à l’orée d’un champ de maïs, se dresse un monticule recouvert de vigne vierge. Trois statues en béton montent la garde de ce tumulus étrange. Un grand ange recueille entre ses bras le cadavre d’un soldat. Il règne une atmosphère d’abandon. En écartant les broussailles, les voyageurs pénètrent dans une ancienne maison de vigne et, aussitôt ressentent la fulgurance d’un choc.

Malgré le fouillis qui y règne, ils ont conscience de s’être glissés dans un sanctuaire. L’espace est restreint, mais on discerne une foultitude d’œuvres en terre cuite, des fresques en bas-relief, des colonnes peuplées de personnages historiques ou de figures féminines allégoriques, des inscriptions murales patiemment calligraphiées, des femmes accablées par la guerre, des symboles de justice et de paix, balances et colombes… Les yeux ne savent plus où se poser. À ce moment précis, l’émotion partagée s’apparente à celle d’archéologues découvrant un temple occulté par la végétation, évacué des mémoires. Le temps, les intempéries, les rongeurs n’ont pas ménagé les sculptures. Certaines colonnes se sont effondrées. De nombreux personnages sont décapités. De fines têtes traînent par terre. Parfois, les traits des visages ont été effacés. D’autres ont résisté à l’érosion. Quelques traces de couleurs laissent supposer une polychromie générale, à l’origine. Les enquêteurs restent abasourdis.

Il s’agit du Petit Musée de Pierre Martelanche. Gabriel Boucher explique que l’auteur de ces œuvres était son arrière-grand-père. Un homme exceptionnel. Un vigneron qui, privé des bénéfices de l’instruction en raison de sa condition, n’aura de cesse de compenser sa frustration en se lançant dans un plaidoyer artistique pour revendiquer l’accès à l’Éducation pour tous. C’est un autodidacte. Il se met un jour à utiliser le matériau qui lui tombe sous la main, la terre, pour façonner un monument à ses idées laïques, républicaines, profondément ancrées en lui. Il a cinquante ans, en 1900, quand il commence à modeler la glaise. La mort interrompra son geste pour la paix en 1923.

Martelanche a fait la lourde expérience de la défaite française de 1870. Il en a réchappé, mais l’absurdité de la guerre l’a traversé comme le tranchant d’une baïonnette. Il veut dire à son entourage, à ceux qui sont capables d’attention, que la violence des conflits est le mal absolu. Que seule la paix génère le progrès. Il érige une colonne où l’on voit des jeunes femmes gracieuses comme des nymphes soulever des canons, d’étage en étage, afin de les déverser dans la gueule sommitale d’un haut fourneau. Le message est clair : il faut fondre les canons pour les reconvertir en outils, araires, machines, locomotives, utiles à une humanité marchant vers une modernité espérée féconde, car davantage ouverte aux femmes.

La femme incarne une vision de l’avenir. C’est clair et net dans l’esprit de Martelanche. Certes, on a l’habitude de voir Science, Éducation, Paix et Justice prendre les formes allégoriques de femmes. Le vigneron inspiré ne se prive pas de donner à ses espoirs les formes avantageuses de naïades aux cheveux défaits, le sexe couvert de rubans où s’étalent les devises de sa foi en l’humain. Ainsi, représente-t-il le concert des nations, la colonne du dialogue des cultures, par une farandole de belles créatures dont l’énergie joyeuse viendra forcément à bout de l’instinct meurtrier des mâles. Mais, Martelanche ne se contente pas du langage allégorique. Quand, dans un bas-relief sublime, la figure de Marianne recouvre celle de l’institutrice, c’est une petite fille qu’on voit étudier au centre de la classe, sous le manteau protecteur de la République.

La liberté se conquiert grâce à la culture. Martelanche le sait, lui le vigneron qui a lutté pour grappiller un peu de ce savoir encore réservé, de son temps, aux élites. Alors il écrit, beaucoup, sur le flanc de ses statues, sur des drapeaux, sur des panneaux. Il s’ingénie à recopier la déclaration des Droits de l’Homme, à la graver dans la glaise. Il calligraphie, avec pleins et déliés, des recommandations aux jeunes filles. Il dédie, sur le fronton de son temple une ode à « Victor Hugau », l’écrivain qui préconisa d’ouvrir des écoles pour plus vite fermer des prisons. En cela, Martlelanche appartient bien à la famille des créateurs d’art populaire, toujours soucieux de doubler leurs œuvres par des explications redondantes, comme s’ils n’étaient pas sûrs de la pertinence de leur art et de sa lisibilité. En l’occurrence, Martelanche tend des lignes d’écriture pour que viennent s’y poser les colombes de la paix et de la liberté.

Les enquêteurs ont la certitude de poser les yeux sur un véritable trésor d’Art Brut, Naïf, Populaire ou Singulier. Ils pensent au palais idéal du Facteur Cheval, au manège de Petit Pierre à la Fabuloserie, au Jardin de Rosa Mir à Lyon, aux œuvres asilaires et bouleversantes du Musée de Lausanne. Certes, la taille de la cabane de vigne est restreinte, mais l’importance de son contenu s’impose. Cependant, l’état des lieux est alarmant. Pourquoi un tel abandon ? La cause est la même, logique, tragique, que pour les autres points culminants de l’Art Brut, quand ils furent redécouverts : Martelanche passa, à son époque, pour un esprit délirant, un fantaisiste, pour ne pas dire un fou. Pourtant, il expliquait sa démarche, il faisait visiter son « Petit Musée », il demandait un droit d’entrée qu’il réservait à la construction d’une école. Idée vertueuse s’il en est. Mais la rumeur publique ne le ménagea pas. Sans doute était-il jugé trop « rouge », « laïcart », trop progressiste : était-ce la place d’un paysan de jouer les artistes donneurs de leçons ? Il semblerait que ce reproche de la société se soit étendu comme un voile d’opprobre et que la descendance du vigneron éclairé n’ait pas réussi à le déchirer. Jusqu’à ce lundi 13 juin 2011.

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